Pourquoi le courrier postal résiste-t-il à l’internet ?

lundi 20 mars 2006
par  Djclone

En 2004, le chiffre d’affaires “courrier” de La Poste a gagné 2,6% à 10,9 milliards d’euros (58% du total). En 2005, le nombre de courriers “First Class” de la Poste américaine s’est stabilisé, après plusieurs années de lente décrue, tandis que les courriers ordinaires envoyés par les entreprises ou les associations (marketing, factures…) gagnaient plus de 5%.

Le courriel et les transactions étaient censées tuer le courrier papier, il n’en a rien été. Les prévisionnistes tablent désormais sur une stabilité ou même une croissance douce : le courrier “transactionnel” des entreprises et des administrations se réduirait doucement, tandis que la pub et les colis continueraient leur croissance.

Comment expliquer cette résistance du courrier papier, en dehors de l’explication (juste, mais insuffisante, surtout lorsqu’il s’agit du courrier des entreprises, qui représente l’écrasante majorité des volumes) selon laquelle un moyen de communication ne remplace jamais ceux qui l’ont précédé ? Il est étonnamment difficile de trouver une étude approfondie de cette question, qui aille au-delà des lieux communs .

Quelques éléments intéressants émergent cependant :

Les Postes, leurs concurrents et les entreprises qui travaillent avec elles, se sont engagés depuis plusieurs années dans un formidable mouvement de modernisation, que l’on sous-estime souvent. Diversification des formules et des tarifs (4000 options tarifaires aux Etats-Unis !), nouveaux services, traçabilité, qualité, industrialisation, intégration avec la logistique des entreprises… Le résultat ne paraît pas nécessairement spectaculaire dans la boîte aux lettres, mais il a clairement contribué à réduire le coût (interne et externe) du traitement du courrier pour les entreprises, à ajouter de la valeur aux lettres et colis, à répondre aux nouvelles demandes telles que l’e-commerce entre particuliers - et par conséquent, à inciter particuliers et entreprises à continuer à recourir à ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps le “courriescargot” (snail mail).

Prochaine étape : le “Courrier intelligent”, entendu comme un ensemble de technologies, de standards et de services destinés à faciliter, sécuriser et accélérer la production de courriers, leur remise à un transporteur, leur délivrance, leur suivi, leur exploitation, etc. Toutes les Postes mondiales, et un grand nombre d’entreprises, y travaillent d’arrache-pied.

La matérialité du papier en fait, en pratique, un support très adapté au fonctionnement d’organisations informelles telles que les familles. Dans une très intéressante étude, quatre chercheurs de l’université du Surrey (Royaume-Uni) observent les usages du courrier et du courriel dans les foyers britanniques. Premier constat : plus de la moitié des courriers sont “partagés” dans la famille. Et les formes de partage jouent un rôle important dans l’organisation familiale : on lit le courrier de ses enfants et on fait en sorte qu’ils le sachent et le comprennent ; on met un courrier en évidence pour être sûr que l’autre le remarque ; on vérifie qu’un courrier a été ouvert et qu’une action (par exemple, payer une facture) s’en est ensuivie… Toutes ces actions pourraient être réalisées d’une manière électronique, bien sûr, mais d’une manière plus lourde, moins fluide. “Coller une facture sur le tableau de la cuisine de manière à ce que le conjoint la remarque et la paie peut être considéré comme une gestion de processus (workflow)” , et “lorsque les ‘objets’ inclus dans un processus sont exclusivement virtuels, certaines des propriétés sociales et organisationnelles des tâches distribuées deviennent plus opaques pour ceux qui y participent”. Le papier comme support de workflow plus efficace que l’électronique, en voila une idée contre-intuitive, donc intéressante !

Sur ce thème, gageons que les projets en cours de l’Institut de recherche et de prospective postale (Irepp), et notamment la mission d’étude confiée à Pierre Bongiovanni sur “Le Livre, le Journal, la Lettre“, apporteront des éclairages nouveaux.

Mais l’on peut aussi hasarder une idée : c’est précisément parce que le monde numérique est extraordinairement difficile (voire impossible) à standardiser, en particulier dès qu’il s’agit de sémantique et de processus, que l’incarnation de certaines informations dans une forme matérielle, papier, demeurera longtemps essentielle. La lecture et la circulation d’un document imprimé jouerait alors une fonction d’interopérabilité “sociale” sans laquelle les circuits d’échange ne pourraient pas fonctionner, quitte à ce que cette étape se prolonge ensuite de manière numérique…

Source : Internet-Actu, le 20/03/2006 à 10h57

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